La pédagogie Montessori
"Les enfants de parents Montessori sont des enfants rois. Ils n'ont aucun cadre, aucune limite. Ils sont habitués à faire ce qu'ils veulent." Sur les réseaux, la caricature est de mise et donne lieu à des crépages de chignons en règle dans les espaces de commentaires ! Dans les magasins de jouets, la moitié des boîtes sont estampillées "Montessori". Autant le préciser dès à présent, bien souvent ces objets n'ont de Montessori que le nom mais le marketing est surpuissant... Élitiste, pédagogie pour les privilégiés dans des écoles hors de prix où se pratique l'entre-soi. La pédagogie Montessori déchaine les passions et divise les foules.
Lecteurs à deux doigts de la crise de nerfs, déjà au bord de la nausée à la simple vue du mot "Montessori", je vous en supplie, poursuivez votre lecture ! Vous vous en doutez, la caricature ne peut tenir lieu de réalité et j'ai deux, trois éléments à éclaircir pour que, peut-être, vous reconsidériez votre position.
La genèse
Née en 1870, Maria Montessori fut l’une des premières femmes médecins diplômées en Italie. Néanmoins, sa carrière professionnelle ne peut se résumer à cette fonction. En effet, elle s’engagea ensuite sur une voie féconde qui la mena à l’étude de la psychologie, la biologie, la philosophie en particulier. Ces multiples compétences acquises lui permirent de se spécialiser en neuropsychiatrie.
En premier lieu assistante dans une clinique psychiatrique de Rome, elle découvrit avec effroi que les enfants côtoyaient les adultes au sein d’une même unité. Ces enfants, déficients mentaux, ne recevaient aucun soin particulier. A ce moment-là, elle était déjà sensibilisée aux travaux des pédagogues français Séguin et Itard (médecin à l’origine de la spécialité ORL qui a dédié ses travaux à des enfants sourds et muets, en particulier au célèbre enfant sauvage de l’Aveyron). Tous deux avaient développé du matériel pédagogique pour des enfants déficients intellectuels. Maria Montessori eut l’intuition que les besoins des enfants hospitalisés dans son unité résidaient moins dans le soin que dans une prise en charge éducative. Elle prit alors l’initiative d’utiliser le matériel d’Itard et Séguin puis de créer de nouveaux outils. Elle ne tarda pas à observer des progrès significatifs et se convainquit que c'était spécifiquement le travail de la main qui leur permettait d’affiner leur intelligence.
L’expérience de San Lorenzo
Plus tard, en 1907, d’importants travaux de réhabilitation du quartier désargenté de San Lorenzo furent entrepris. Les parents partant travailler en laissant leurs enfants en complète autonomie, la municipalité de Rome souhaita confier leur éducation à Maria Montessori afin de prévenir d’éventuelles dégradations dans le quartier. C’est ainsi qu’elle fonda la première maison des enfants, la Casa dei bambini, une école expérimentale. Elle recruta la gardienne de l’immeuble pour l’assister (elle souhaitait que son assistante n’ait aucune idée préconçue en matière d’éducation, c’est pourquoi elle exclut d’emblée le recours à une institutrice), elle fit fabriquer du mobilier proportionné à la taille des enfants et commença à leur dispenser des leçons. Parallèlement, elle poursuivit l’élaboration de son matériel pédagogique qu’elle qualifia « d’abstractions matérialisées » et les résultats ne se firent pas attendre. Les enfants se mirent à lire, à écrire, à prendre soin d’eux et de leur environnement. Suite à cette première expérience concluante, il ne fut plus question d’instruire mais « d’éduquer le potentiel humain ».
Éduquer le potentiel humain
Eduquer le potentiel humain devint alors l’épicentre de la pédagogie. Les populations se remettaient laborieusement de deux guerres mondiales. Dans un monde dominé par la violence, terrassé, où tout était à reconstruire, il devenait urgent de réfléchir à des moyens de pacifier durablement les relations inter-personnelles. Pour Maria Montessori, nul doute : l’enfant étant « le père de l’homme », le salut ne pouvait venir que de lui. Tâche aux adultes formés de l’accompagner à l’édification d’une paix pérenne. Voici donc la substantifique moelle de sa pédagogie : faire de l'éducation le levier de la pacification. Un vaste et merveilleux programme !
Le cadre de référence
Forte de cette première expérimentation et désireuse de parvenir à l'objectif fixé, Maria Montessori essaima ses idées, en dehors des frontières de l’Italie. Elle sillonna le monde pour donner des conférences. Peu à peu, elle formalisa son approche pour parvenir à une « méthode » encadrée par l’AMI (Association Montessori Internationale). Des centres de formation furent fondés aux quatre coins de la planëte pour diffuser et perpétuer l'essence de la philosophie montessorienne. Voici, à grands traits, les axes majeurs, piliers de l’application d’une pédagogie rigoureuse, conforme aux directions prises par Maria Montessori :
- la préparation de l’adulte : l’éducateur reçoit une formation qui le guide vers une nouvelle manière d’envisager l’enfant, son développement et l'aide à acquérir une posture nouvelle ;
- un environnement préparé avec soin qui prenne en compte tous les aspects (temporel, physique, émotionnel, social) pour favoriser l’auto-construction, c’est-à-dire la motivation intrinsèque ;
- la primeur accordée à l’observation par l’adulte de chaque enfant au sein de la classe
- l’usage d’un matériel accrédité qui se fixe des objectifs directs et indirects pour accompagner l’enfant dans l’élaboration de sa culture ;
- l’importance du mouvement et de la manipulation pour mieux appréhender son environnement et son rapport à celui-ci ;
- la poursuite d’une éducation morale, en lien avec une responsabilisation précoce des individus ;
- le mélange des âges pour créer des opportunités de tutorat par les pairs ;
- la liberté de choix dans la façon d’explorer les concepts ;
- les cycles de travail de trois heures ;
- le respect des périodes sensibles (de 0 à 6 ans) et des tendances et caractéristiques psychologiques (après 6 ans) pour accompagner l’auto-construction.
Si nous devions conclure …
Sans doute pour tenter de conclure, pourrais-je répondre aux propos de nos détracteurs les plus souvent mis en avant.
Non, la pédagogie Montessori ne promeut pas le laxisme. Bien au contraire, le cadre est le préalable et il n'existe pas de liberté sans responsabilité.
Non, les enfants ne sont pas autorisés à monter sur les tables, à parler insolemment, à se montrer impolis ou à cracher sur leurs camarades. Les leçons de grâce et courtoisie sont essentielles dans les ambiances Montessori.
Non, les enfants ne sont pas excusés pour des comportements déviants. En revanche, l'adulte ne juge pas, il sait que ces comportements inadaptés sont le symptôme d'une difficulté. L'adulte observe pour comprendre et aider l'enfant à cheminer vers l'apaisement et sait trouver dans la force du groupe un soutien de taille. La confiance est ce qui guide son travail.
Oui, les enfants travaillent, ils sont même encouragés au grand travail, celui qui mène à la concentration profonde, d'où l'absence de récréation en milieu de matinée et d'après-midi.
Oui, les enfants s'adaptent à d'autres systèmes d'enseignement car ils disposent d'outils puissants.
Oui, ils atteignent le niveau académique requis.
Je ne prétends pas que la pédagogie est parfaite - ce serait malhonnête - elle mériterait sans doute des actualisations car elle fait face à des défis importants qui la dépassent tels la numérisation de nos vies, les mutations profondes de nos sociétés, l'isolement des parents. Néanmoins, c'est tout aussi malhonnête de véhiculer des idées fausses, sans avoir jamais lu une ligne de Maria Montessori ni observé une ambiance Montessori. La caricature n'est jamais un bon point de départ à une discussion constructive.
